Un fonds de pension qui ne cligne pas des yeux
2025 fut l'année où plusieurs des plus grands gestionnaires d'actifs au monde commencèrent à s'éloigner discrètement de leurs engagements climatiques. Sous la pression de législateurs américains et d'une narrative de contre-attaque contre les critères ESG, des fonds détendant des billions sous gestion rédigèrent des communiqués qui, sans le dire explicitement, marquaient un retrait tactique. La Caisse de dépôt et placement du Québec ne faisait pas partie de ce mouvement.
À la date du 31 décembre 2025, La Caisse avait publié 226 milliards de dollars canadiens en investissements d'action climatique, un bond de 68 milliards par rapport à l'année précédente. Le fonds gère les économies de six millions de Québécois et a terminé l'année avec 517 milliards en actifs nets et un rendement de 9,3%. Ces chiffres n'ont pas besoin d'adjectifs.
Ce qui m'intéresse à analyser ce n'est pas le titre, mais la mécanique qui le rend possible et durable. Car quand un fonds de cette taille génère des rendements supérieurs à l'indice de référence précisément par le biais de sa stratégie climatique, la question que doivent se poser les CFO et CIO du monde n'est pas idéologique : c'est celle de l'allocation optimale de capital.
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La géométrie financière derrière l'engagement
Le portefeuille climatique de La Caisse n'est pas un fonds de niche avec un mandat vert déclaratif. C'est une reconfiguration structurelle de la manière dont le risque est réparti dans un portefeuille de 517 milliards. Le décomposer aide à comprendre la logique :
156 milliards sont investis dans des entreprises avec des objectifs de décarbonisation vérifiables. Ce n'est pas un capital donné : c'est un positionnement dans des entreprises qui redessinent leurs modèles d'affaires pour évoluer dans une économie avec un prix carbone croissant. Le fonds ne les finance pas par solidarité ; il les finance parce que son analyse indique que ces entreprises ont une exposition plus faible aux passifs réglementaires futurs et une plus grande capacité à générer des flux de trésorerie stables dans des scénarios de transition.
70 milliards sont destinés à des solutions climatiques directes, dont 65 milliards correspondent à des actifs à faible émission de carbone. Près de 20 milliards de ces actifs sont déployés au Québec, ce qui a une implication stratégique supplémentaire : le fonds construit une infrastructure productive dans sa propre géographie économique, réduisant la dépendance à des chaînes de valeur volatiles et générant des rendements corrélés au développement régional.
Depuis le début de sa stratégie climatique, la position énergétique du fonds a généré plus de 10% de rendement, surpassant les 8% du segment comparable de l'indice MSCI ACWI. Cette différence de 200 points de base n'est pas marginale dans des portefeuilles de cette ampleur : elle se traduit par presque 4 milliards de dollars supplémentaires pour les bénéficiaires du fonds. Cela répond de manière convaincante à tout argument qui suggérerait que l'intégration des critères climatiques implique de sacrifier le rendement.
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La gouvernance comme levier de valeur, et non comme décoratif
Ce qui révèle le plus la maturité opérationnelle de La Caisse ne réside pas dans les grands chiffres d'investissement, mais dans son architecture de gouvernance active. En 2025, le fonds a exercé des droits de vote sur 32 169 résolutions lors de 3 052 assemblées d'actionnaires. Il s'est opposé à la réélection de directeurs dans 35 entreprises pour inaction climatique. Il a eu des conversations avec 451 entreprises du portefeuille sur l'intelligence artificielle et les droits humains.
Cela ne relève pas d'un simple respect formel. C'est une gestion active des risques non financiers qui, sur des horizons de cinq à dix ans, se transforment en risques financiers importants. Un directeur qui ignore systématiquement l'exposition climatique de son entreprise prend des décisions qui érodent la valeur de l'actif que La Caisse détient. S'opposer à sa réélection est, de cette perspective, une action de préservation de portefeuille, et non une déclaration politique.
Le fonds a également émis 339 avis pour garantir le respect des critères fiscaux dans ses investissements. Et il a soutenu 12 entreprises québécoises dans l'intégration de la durabilité au sein de leurs modèles d'affaires. La distinction entre ces deux types d'actions est importante : l'une est défensive (protéger le portefeuille contre les risques), l'autre est générative (développer des capacités dans des entreprises qui font partie du tissu productif de la région).
Cette combinaison — pression externe sur le portefeuille mondial et développement interne sur le marché local — configure une stratégie à double vitesse que très peu de fonds institutionnels ont réussi à exécuter avec une telle cohérence.
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Pourquoi le 54% du chemin vers 2030 importe plus que le chiffre final
La Caisse a annoncé en juin 2025 sa stratégie climatique 2025-2030, avec un objectif de 400 milliards en investissements d'action climatique pour 2030. À la fin de cette même année, le fonds était déjà à 226 milliards, soit 54% de l'objectif avec cinq ans devant lui.
Le risque habituel dans ce type d'annonces de objectifs à long terme est qu'ils fonctionnent comme des relations publiques : des chiffres qui justifient des titres mais qui n'ont pas de mécanismes d'exécution vérifiables derrière. Ce qui distingue ce cas est que La Caisse a atteint ce 54% précisément parce qu'elle a dépassé ses précédents objectifs avant l'heure, ce qui a conduit le fonds à élever l'ambition, et non à la relâcher.
Cette trajectoire a des implications sur la crédibilité de l'objectif. Les 80% d'actifs à faible émission de carbone qui composent déjà le portefeuille ne sont pas une déclaration d'intention future : ce sont la composition actuelle du portefeuille. L'accélération de 68 milliards en un an suggère que le modèle de déploiement est en train de s'accélérer, et non de commencer à peine.
Appliquant le modèle des 6D, La Caisse se trouve dans une phase que l'on pourrait appeler de multiplication : elle a surpassé la phase de déception où les rendements climatiques étaient incertains et génère des résultats qui attirent plus de capital vers le même modèle, réduisant le coût marginal de chaque dollar supplémentaire investi dans la stratégie. Au fur et à mesure que davantage d'actifs se numérisent et que les données d'émissions deviennent plus granulaires et accessibles, le coût d'identification et de gestion des investissements climatiques continuera de baisser, élargissant encore davantage l'écart entre les gestionnaires qui ont adopté cette infrastructure analytique tôt et ceux qui ne l'ont pas fait.
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L'architecture que d'autres fonds devront répliquer ou affronter
Dans une année où l'investissement durable a affronté des vents politiques contraires dans de multiples juridictions, La Caisse a démontré qu'une stratégie climatique robuste ne dépend pas du consensus politique pour générer de la valeur. Elle dépend d'une discipline méthodologique, d'une gouvernance active et d'horizons d'investissement suffisamment longs pour que les fondamentaux surpassent le bruit de court terme.
Le président et PDG du fonds, Charles Emond, l'a formulé avec précision dans le rapport : “En tant qu'investisseur à long terme, nous devons gagner en perspective et analyser la tendance sous-jacente pour regarder au-delà des turbulences à court terme.” Ce n'est pas une rhétorique motivationnelle : c'est la description d'une fonction d'utilité différente de celle d'un fonds avec un horizon trimestriel.
Les fonds de pension qui en 2025 ont assoupli leurs engagements climatiques sous la pression de court terme ont pris un risque que leurs bénéficiaires n'ont pas choisi : l'exposition croissante à des actifs qui perdront de la valeur à mesure que les réglementations sur le carbone se durciront et que les coûts de transition se matérialiseront dans les bilans. La Caisse a pris la direction opposée et les chiffres de l'année le confirment.
L'intégration des données climatiques comme apport analytique central, l'utilisation des droits de vote comme outil de gestion active et le déploiement de capital dans l'infrastructure à faible émission ne sont pas des gestes symboliques : ils constituent l'architecture d'un fonds qui utilise des informations aujourd'hui pour réduire les risques que d'autres payeront demain. C'est la différence entre efficacité consciente et efficacité aveugle, et les 4 milliards supplémentaires générés au-dessus de l'indice de référence en sont la traduction la plus précise.









